Analyses d'ouvrages

2020 - Espaces de création numérique en bibliothèque

aux éditions de l'ABF

Recension complète de l'ouvrage :

Espaces de création numérique en bibliothèque, sous la dir. de Cyrille Jaouan et Casimir Jeanroy-Chasseux, Paris, Association des bibliothécaires de France, 2019, 244 pages, (Médiathèmes). ISBN 978-2-900177-53-2 : 30 €

Quelle heureuse idée de la part de l’ABF de publier ce livre ! Il va attirer de nombreux lecteurs, notamment des professionnels de bibliothèques qui souhaitent diversifier leurs activités au sein de leurs établissements et il y en a beaucoup. Il leur permettra de mieux comprendre le phénomène FabLabs vus, ainsi que l’indique le titre, comme des espaces de création numérique. Car c’est un vrai phénomène avec plus de 500 FabLabs créés en France recensés selon la Mission Société Numérique [1] : la France est le premier pays FabLab en Europe.

Les irréductibles du monde professionnel (il y en a dans tout métier) peuvent évidemment s’étonner que l’on accorde tant d’importance à ce phénomène et se poser quelques questions : pourquoi introduire « un laboratoire de fabrication » dans une bibliothèque ? N’est-ce pas une incongruité ? Les bibliothécaires n’ont-ils pas d’autres rôles à remplir ? Tout dépend bien entendu du point de vue. Ce livre qui rassemble une trentaine de contributions sous la direction heureuse d’un bibliothécaire (Cyrille Jaouan) et d’un créateur de makerspaces (Casimir Jeanroy-Chasseux) répond en grande partie à ces interrogations. Il est difficile ici de citer tous les auteurs, mais indiquons simplement qu’ils-elles sont issu-e-s en grande partie du monde de la culture et des bibliothèques, de la médiation numérique, de la sociologie, du design, de l’innovation, de la documentation et de la formation. Le panel est donc très large, et c’est déjà un tour de force d’avoir pu réunir des domaines si différents, mais qui ont beaucoup à partager et à apprendre les uns des autres.

Avant de rentrer dans le contenu du livre, partons d’une définition donnée par le Carrefour de l’Innovation et du Numérique : « Un FabLab (contraction de l'anglais Fabrication Laboratory, “ laboratoire de fabrication ») est un lieu ouvert au public où il est mis à sa disposition toutes sortes d'outils, notamment des machines-outils pilotées par ordinateur, pour la conception et la réalisation d'objets. » A partir de cette définition, tout est donc rendu possible et le livre nous le démontre à l’envie tant les expériences décrites sont diversifiées et riches d’enseignements. Il est divisé en quatre grandes parties après une préface d’Isabelle Berrebi-Hoffmann qui replace ces laboratoires au sein de l’innovation sociale : avec l’idée sous-jacente que l’accès aux savoirs numériques doit être démocratisé, le développement des FabLabs a ainsi été rendu possible sur tout le territoire français. Cela va de pair avec l’autonomie individuelle, et l’alliance de l’apprentissage par projet et d’un humanisme technologique. Puis l’introduction de Cyrille Jaouan qui pose d’emblée la question suivante : « Comment la médiathèque maison des savoirs peut devenir, dans une démarche inclusive, aussi celle des savoirs faire ? ».

La première partie « S’inspirer : que nous apprennent les makers ? » nous fait rentrer dans le vif du sujet avec une typologie des différentes types de Fablabs existants : partant des tiers lieux pour aller vers les hackerspaces et les makerspaces, aux livinglabs et techoshops ou aux espaces de coworking. Deux exemples viennent compléter l’illustration : le Fablab social (SimplonLab à Paris) et le Fablab solidaire (le Pot au Fab, Est parisien). Encourager le public féminin à fréquenter et utiliser ces lieux est une préoccupation actuelle. Un troisième exemple de Fablab, celui de la Cité des sciences et de l’industrie, est également donné. Cette partie se clôt sur une interrogation : vers une robotisation du métier de bibliothécaire ? Cette question semble cependant un peu limitative, voyant dans le bibliothécaire quelqu’un qui accomplit uniquement des tâches techniques, alors qu’une des parts essentielles est celle consacrée au service et à la médiation.

La seconde partie « Fabriquer à la bibliothèque » donne plusieurs arguments pour la mise en place de fablabs ou plutôt d’un espace de création numérique, s’appuyant pour cela sur une assertion de David Lankes : «  Les mauvaises bibliothèques construisent des collections. Les bonnes bibliothèques construisent des services. Les grandes bibliothèques construisent des communautés ». Bien entendu, cette citation n’est pas donnée au hasard, elle sous-entend que les espaces de création numérique sont propices à la mise en place de communautés. Viennent ensuite le cas des centres de documentation et d’information des lycées et collèges dont certains évoluent vers des tiers-lieux. L’université apparait également un terrain propice à la création numérique. Mais d’autres terrains sont propices, tels le milieu rural et bien sûr les médiathèques en général.

La troisième partie « Repenser notre posture professionnelle » est centrale par rapport à cet ouvrage. Car forcément le fait de proposer d’autres activités, de présenter un certain nombre d’expériences amène à la question de la posture professionnelle : comment se situe le bibliothécaire dans tout cela ? Une des réponses données est que, même si le bibliothécaire n’a pas toujours été formé pour ce type d’activités, il n’en reste pas moins que les bibliothèques, en dehors d’être des lieux de savoirs, sont également des lieux d’apprentissage. La question se pose aussi pour les documentalistes, et trois contributions leurs sont consacrées : l’une insiste particulièrement sur l’action de faire qui s’accompagne automatiquement de celle de « documenter » l’action en cours. Et de poser une question : le fabdocumentaliste est-il le nouveau bibliothécaire ? Une fiche de poste du fabdocumentaliste est même proposée et la technique du design semble être très utile pour documenter ces actions.

Logiquement, la quatrième partie détaille le point « Développer une offre de service et d’atelier ». C’est effectivement intéressant d’avoir montré des expériences novatrices dans les deux premières parties, c’est encore mieux d’indiquer comment y arriver. Ainsi sont données « la recette magique » pour mettre en place un espace de création numérique ; son coût ; l’équipement nécessaire ; comment l’insérer dans un projet d’établissement ; et plusieurs exemples applicatifs (à Sainte-Geneviève-des-Bois ; au Havre ; à Paris ; à Fontenay-sous-Bois). Une dernière contribution « Ce que les bibs apportent aux fabs » étudie donc une perspective inverse par rapport au début du livre : à Tournan-en-Brie par exemple, le fablab s’adapte à la programmation culturelle ; à Lorrez-le-Bocage, la robotique permet de créer un événement pédagogique dans la bibliothèque ; à Charny, l’espace de la bibliothèque est repensé par le fablab.

La conclusion générale du livre de Pascal Desfarges s’intitule « La bibliothèque contributive ». Elle explore d’autres concepts liés aux fablabs tels la « smart library » (issu de celui de la « smart city ») ; ou le tiers-lieu de la connaissance. Elle ouvre sur les rôles possibles du bibliothécaire dans ce contexte particulier de l’explosion des Fablabs.

Utile, très utile même, cet ouvrage trouvera certainement son public. Il réunit un certain nombre de qualités, la première étant d’être très didactique, et de fourmiller d’exemples concrets. Il approfondit un sujet qui méritait de l’être, car suscitant nombre d’interrogations.

Jean-Philippe Accart

 

[1] https://labo.societenumerique.gouv.fr/2018/05/07/pres-de-400-fablabs-en-france/

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